CHAPITRE 8
— Elle est restée longtemps ici ? demanda Belgarath.
Mais l’alchimiste ouvrait et fermait la bouche comme une carpe pendant que son regard allait des restes de la vitrine pulvérisée à l’Orbe qui luisait d’un éclat plus sinistre que jamais dans la main de Garion.
— Senji, reprit âprement le vieux sorcier, vous m’entendez ?
— C’est bien ce que je crois ? bredouilla le pied bot en indiquant l’Orbe d’une main tremblante.
— C’est Cthrag Yaska, confirma Beldin. Si vous devez jouer cette partie avec nous, autant que vous sachiez de quoi il retourne. Maintenant, répondez à la question de mon frère.
— Je ne suis pas…, bredouilla Senji. Je n’ai jamais été qu’un alchimiste. Je ne m’intéresse qu’à…
— Oui, eh bien, ça ne marche pas comme ça, coupa Belgarath. Que ça vous plaise ou non, vous appartenez à une toute petite élite, alors trêve de fadaises. Arrêtez de perdre votre temps avec l’or et occupez-vous de choses qui en valent la peine.
— Ce n’était qu’une sorte de jeu, en fin de compte, croassa le gnome en déglutissant péniblement. Personne ne m’a jamais pris au sérieux.
Garion sentait la moutarde lui monter au nez.
— Eh bien, nous, si, fulmina-t-il en brandissant l’Orbe devant le petit homme qui leva craintivement le bras comme pour se protéger. Vous n’avez aucune idée du pouvoir sur lequel vous êtes tombé. Vous voulez que je pulvérise cette tour ou que je submerge les îles de Melcénie sous les flots, juste pour vous montrer à quel point nous sommes sérieux ?
— Vous êtes Belgarion, n’est-ce pas ?
— Oui.
— Le Tueur de Dieu ?
— Il y a des gens qui m’appellent comme ça.
— Oh, mon Dieu ! gémit Senji.
— Nous perdons du temps, coupa sèchement Belgarath. Je veux tout savoir : d’où vient Cthrag Sardius, combien de temps elle est restée ici et ce qu’elle est devenue.
— C’est une longue histoire, soupira le nabot.
— Eh bien, résumez-la, tempêta Beldin en flanquant un coup de pied dans les débris de verre qui jonchaient le sol. Nous sommes un peu pressés, en ce moment.
— Combien de temps le Sardion est-il resté ici ? reprit le vieux sorcier.
— Une éternité, répondit l’alchimiste.
— D’où venait-il ?
— De Zamad. La région est peuplée par des Karandaques, mais ils se méfient des démons. Pour moi, certains de leurs magiciens ont dû y laisser des plumes. Enfin, d’après la légende, il y a cinq mille ans à peu près, vers l’époque où le monde a été fendu…
Il ne put aller au bout de sa pensée. Il contempla, bouche bée, les deux terribles vieillards plantés devant lui.
— La terre s’est mise à trembler, et ça a fait pas mal de bruit et de fumée, continua Beldin à sa place, d’un air un peu écœuré. Torak a toujours aimé se donner en spectacle. C’était un de ses petits travers.
— Oh, mon Dieu ! geignit le bonhomme.
— Faites-nous grâce de vos jérémiades, tempêta Belgarath, excédé. Vous ne connaissez même pas votre Dieu.
— Mais tu vas bientôt faire Sa connaissance, Senji, annonça Garion d’une voix qui n’était plus la sienne. Et quand tu L’auras rencontré, tu Le suivras jusqu’à la fin de tes jours.
Le jeune homme écarta les mains devant lui en signe d’impuissance, répondant ainsi au haussement de sourcil interrogateur de son grand-père.
— Abrège, Belgarath, reprit la voix par ses lèvres. Le temps file et n’attend pas, tu sais.
— Très bien, obtempéra Belgarath en se tournant vers Senji. Comment le Sardion est-il arrivé à Zamad ?
— On dit qu’il est tombé du ciel.
— Comme d’habitude, ironisa Beldin. J’aimerais bien qu’un jour quelque chose sorte de terre, juste pour changer.
— Mon frère se lasse vite, vous savez, grommela Belgarath.
— Dis donc, mon frère, ce n’est pas toi qui es resté assis cinq cents ans sur la tombe de l’autre grand brûlé, rétorqua le petit sorcier bossu.
— Je ne peux pas supporter ça, balbutia Senji en enfouissant son visage dans ses mains tremblantes.
— Vous vous y ferez, vous verrez, promit Garion d’un ton apaisant. Nous ne sommes pas venus ici pour vous empoisonner la vie. Nous avons juste besoin de quelques informations puis nous repartirons. En prenant bien les choses, vous arriverez peut-être même à vous convaincre que ce n’était qu’un rêve.
— Je suis en présence de trois demi-dieux et je devrais me persuader que je suis en train de rêver ?
— C’est joli, ça, demi-dieu, commenta Beldin. Ça sonne bien, je trouve.
— Tu attaches trop d’importance aux mots, protesta Belgarath.
— Les mots sont l’essence même de la pensée. Sans mots, il n’y a pas de pensée.
— Voilà un sujet dont j’aimerais débattre avec vous, risqua Senji, les yeux brillants.
— Plus tard, coupa Belgarath. Pour l’instant, revenons-en à Zamad, et au Sardion.
— Très bien, reprit le petit alchimiste. Cthrag Sardius – le Sardion, comme vous l’appelez – est descendue du ciel dans une vallée encaissée entre les Monts de Zamad. Les barbares de la région se sont dit qu’elle devait être sacrée. Ils se sont jetés à plat ventre et pour mieux l’adorer, ils lui ont consacré un endroit spécial. Ils ont construit une chapelle, avec un autel et tout ce qu’il fallait dans une grotte.
— Nous y sommes passés, commenta sèchement Belgarath. La grotte est maintenant au fond d’un lac. Et comment la pierre s’est-elle retrouvée à Melcène ?
— Elle y est arrivée des années plus tard, répondit Senji. Les Karandaques ont toujours été des primitifs et des fauteurs de troubles. Il y a un peu plus de trois mille ans, un roi de Zamad a manifesté des velléités d’expansion territoriale. Non content d’entrer à Voresebo, il s’est mis à reluquer les États du Sud avec convoitise. Après quelques incursions à Rengel, qui appartenait à l’empire melcène, l’empereur a décidé de donner une leçon aux Karandaques. Il a monté une expédition punitive et marché vers Voresebo puis Zamad à la tête d’une horde d’éléphants. Les Karandaques qui n’avaient jamais vu un pachyderme de leur vie ont fui, paniqués. L’empereur a rasé systématiquement toutes les villes et tous les villages de la région. C’est alors qu’il a entendu parler de la pierre sacrée, et il est allé chercher Cthrag Sardius – plus, je crois, pour punir les Karandaques que par véritable envie de la posséder. Elle n’est pas très jolie, comme vous le savez peut-être.
— À quoi ressemble-t-elle ? demanda Garion.
— C’est une assez grosse pierre ovale, de cette taille-là, à peu près, répondit le pied bot en écartant les mains d’une distance de deux pieds environ. Elle est d’une drôle de couleur rougeâtre, laiteuse, comme certains silex. Enfin, l’empereur y tenait si peu qu’en rentrant à Melcène, il en a fait don à l’Université. Elle est passée de Collège en Faculté pour échouer finalement ici, dans ce musée. Elle y est restée pendant des milliers d’années, à prendre la poussière, oubliée du monde.
— Et quand a-t-elle disparu ? reprit Belgarath.
— Il y a cinq cents ans environ. Il y avait un théosophe à la Faculté d’Occultisme, un drôle de type qui entendait des voix. Il était comme obsédé par Cthrag Sardius, au point de venir rôder ici, la nuit, et de rester assis devant pendant des heures. À mon avis, il croyait dur comme fer que la pierre lui parlait.
— Ça, c’est possible, acquiesça Beldin. Je peux vous dire, en tout cas, qu’elle en était bien capable.
— Quoi qu’il en soit, le théosophe en question s’est mis à dérailler de plus en plus, et une nuit, il est venu ici, il a volé Cthrag Sardius et il a quitté l’île comme s’il avait toutes les légions de Melcénie aux trousses ; sans ça, d’ailleurs, je pense que personne ne s’en serait aperçu. Enfin, il a pris un vaisseau qui a fait voile vers le sud. Il a été signalé pour la dernière fois au large de Gandahar, comme s’il allait vers les Protectorats de Dalasie. On n’a jamais revu le bâtiment, et on a supposé qu’il avait été pris dans une tempête et qu’il avait sombré quelque part dans ces parages. C’est à peu près tout ce que je sais.
— Tout se tient, Belgarath, nota Beldin en se grattant la panse d’un air méditatif. Le Sardion doit avoir le même genre de pouvoir que l’Orbe. Pour moi, il a pris délibérément les mesures nécessaires afin de se faire emmener d’un endroit à l’autre, sans doute en liaison avec certains événements. En approfondissant les choses, nous découvririons probablement que cet empereur de Melcénie lui a fait quitter Zamad à peu près au moment où tu es allé à Cthol Mishrak avec Garrot-d’Ours récupérer l’Orbe, et que le théosophe de Senji l’a volée à l’époque de la bataille de Vo Mimbre.
— Vous parlez de cette pierre comme si elle était vivante, releva Senji.
— Elle l’est, acquiesça Beldin. Elle peut contrôler les pensées de ceux qui l’approchent. Et comme elle ne peut évidemment pas se lever et marcher toute seule, elle a recours aux hommes pour ses déplacements.
— Ce ne sont que des spéculations, objecta Belgarath.
— La spéculation est ma spécialité. Bon, on y va ? Je te rappelle que nous avons un bateau à prendre. Nous aurons amplement le temps de réfléchir à tout ça en mer.
Le vieux sorcier acquiesça d’un hochement de tête.
— On nous a laissé entendre que vous pourriez nous aider, hasarda-t-il en se tournant vers l’alchimiste.
— Je peux toujours essayer.
— Voilà : il paraît que vous auriez un exemplaire non expurgé des Oracles ashabènes.
— Qui vous a raconté ça ? rétorqua Senji, sur la défensive.
— Une sibylle dalasienne appelée Cyradis.
— Personne ne croit les billevesées des sibylles, railla le nabot.
— Moi si. En sept mille ans, je n’en ai jamais vu une se tromper. Il leur arrive de parler par énigmes, mais jamais de dire des bêtises.
L’alchimiste eut un mouvement de recul.
— Ne craignez rien, Senji, reprit Beldin. Vous savez où je pourrais en trouver un exemplaire ?
— Il y en avait un dans la bibliothèque de ce Collège, répondit le pied bot d’un ton évasif.
— Il y en avait un ?
Le petit bonhomme regarda autour de lui d’un air apeuré, puis il avoua, dans un murmure :
— Je l’ai volé…
— Est-il coupé ? insista âprement Belgarath.
— Non, enfin, pas que je sache.
— Ah, tout de même ! s’exclama le vieux sorcier avec soulagement. Je pense que nous venons de battre Zandramas à son propre jeu.
— C’est contre Zandramas que vous vous battez ? releva le nabot, incrédule.
— C’est ce que nous ferons dès que nous aurons réussi à la rattraper, rectifia Beldin.
— Elle est redoutable, vous savez.
— Pas tant que nous, coupa Belgarath. Alors, où est ce livre ?
— Caché dans mon laboratoire. L’administration de l’Université n’aime pas que les membres d’un Collège aillent piller les bibliothèques des confrères.
— Les fonctionnaires ont toujours eu l’esprit étroit, soupira Beldin. C’est un critère de sélection. Bien, retournons à votre laboratoire. Mon vieil ami ici présent doit absolument jeter un coup d’œil à ces Oracles.
Senji clopina vers la porte et les mena dans le couloir.
Le scolastique au visage émacié avait réussi à remettre sa chaire à sa place et y trônait à nouveau, l’air un peu hagard quand même.
— Nous partons, lui annonça Belgarath. Vous avez des réflexions à faire ?
Le petit homme se tassa sur son fauteuil.
— Je crois que vous avez raison, commenta Beldin.
Ils traversèrent les pelouses impeccablement entretenues que le soleil automnal, bas sur l’horizon, baignait d’une lueur dorée presque irréelle.
— Je me demande si les autres ont réussi à retrouver la trace de Naradas, marmonna Garion.
— C’est probable, répondit Belgarath. Les hommes de Silk sont d’une efficacité redoutable.
Ils retrouvèrent le bâtiment fortifié de la Faculté d’Alchimie et ses couloirs envahis par la fumée, encombrés par de nouveaux débris de portes.
— Ils mettent trop de soufre, affirma Senji après avoir humé la fumée.
— C’est exactement ce que disait un individu dans lequel nous avons failli rentrer tout à l’heure. Juste après qu’il se soit fait sauter, je pense.
— Je le leur ai dit et répété, continua le gnome. Il faut un peu de soufre mais pas trop, sinon – badaboum !
— On dirait que ça fait beaucoup badaboum, dans le coin, nota Beldin en s’éventant pour chasser la fumée.
— Ce sont les risques du métier. Mais on s’y fait. Et on ne sait jamais ce qui peut arriver. Des fois, ça peut être marrant, reprit l’alchimiste en s’esclaffant. Comme le jour où un de ces imbéciles a changé du verre en acier.
— Il a changé quoi en quoi ? s’exclama Belgarath en se figeant sur place.
— Il a transmuté le verre en acier, ou en un matériau qui y ressemblait beaucoup. Il avait conservé sa transparence, mais il était incassable, on ne pouvait pas le plier et on n’arrivait même pas à le rayer. Je n’ai jamais rien vu de plus dur.
Le vieux sorcier fit mine de se cogner la tête contre un mur.
— Du calme, du calme, grommela Beldin. Voyons, Senji, votre confrère se souvient peut-être du procédé qu’il a employé ?
— Ça m’étonnerait. Il a brûlé toutes ses notes et il vit cloîtré dans un monastère.
— Vous imaginez l’importance d’une telle découverte ? ajouta le petit sorcier bossu tandis que son frère émettait des bruits inarticulés. Le verre est la matière la moins chère du monde – ce n’est que du sable fondu, après tout – et on peut lui donner n’importe quelle forme. Cette invention aurait pu rapporter plus que tout l’or du monde.
L’alchimiste se mit à cligner des yeux.
— Enfin, j’imagine que la fortune ne veut rien dire quand on s’intéresse comme vous à la recherche fondamentale, reprit Beldin tandis que Senji paraissait au bord de l’apoplexie.
Ils gravirent l’escalier et retrouvèrent le laboratoire encombré du nabot. Celui-ci verrouilla soigneusement la porte, s’approcha d’une vaste armoire placée près de la fenêtre, l’écarta du mur en grommelant, s’agenouilla et tendit la main derrière.
C’était un mince ouvrage relié de cuir noir. Belgarath le prit entre ses mains tremblantes, le posa sur une table et l’ouvrit.
— Je dois dire que je n’y ai pas compris grand-chose, avoua Senji. Je ne sais pas qui a écrit ça, mais pour moi, il ne devait pas avoir toute sa tête.
— Il l’avait perdue, confirma Beldin.
— Vous savez qui c’était ?
— Torak, répondit-il sobrement.
— Torak n’est qu’un mythe, un personnage imaginé par les Angaraks.
— C’est à lui que vous devriez dire ça, rétorqua le bossu en lui indiquant Garion d’un mouvement de menton.
Senji avala péniblement sa salive et regarda le jeune homme en ouvrant de grands yeux.
— Vous l’avez vraiment… ? Enfin, je veux dire…
— Eh oui, confirma tristement Garion.
Aussi étrange que ça puisse paraître, il regrettait toujours ce qui s’était passé à Cthol Mishrak plus de douze ans auparavant.
— Il n’est pas expurgé ! s’exclama triomphalement Belgarath. Quelqu’un a recopié l’original avant que Torak n’ait le temps de le mutiler. Il n’y manque rien ! Écoutez ça : « Or donc viendra le temps où l’Enfant de Lumière et l’Enfant des Ténèbres s’affronteront dans la Cité de la Nuit Sans Fin. Ce n’est pourtant point le lieu de la rencontre finale. Le choix n’y sera point effectué et l’Esprit des Ténèbres s’en évadera. Sache encore qu’un nouvel Enfant des Ténèbres se lèvera à l’Est… »
— Pourquoi Torak aurait-il censuré ce passage ? demanda Garion, intrigué.
— Ça ne présageait rien de bon pour lui : l’émergence de ce nouvel Enfant des Ténèbres laissait plus ou moins augurer qu’il ne sortirait pas vivant de Cthol Mishrak et de la rencontre avec toi.
— Ça pouvait aussi vouloir dire que même s’il en réchappait, ce serait déchu de son pouvoir, ajouta Beldin. Quelle que soit la façon dont on l’interprète, on comprend qu’il ait eu du mal à avaler ça.
— Tu es sûr de ne rien laisser passer ? objecta Beldin en voyant Belgarath feuilleter rapidement l’opuscule.
— Je me souviens de ce qu’il y avait dans l’exemplaire abandonné à Ashaba. J’ai une excellente mémoire.
— Vraiment ? fit le petit sorcier bossu avec un rictus sardonique.
— Oh, épargne-moi ces sarcasmes, je t’en prie !
Il parcourut rapidement un autre passage.
— Là, je comprends qu’il ait coupé ça : « Car, sache-le, la pierre où s’incarne le pouvoir de l’Esprit des Ténèbres ne se révélera pas à l’Enfant qui viendra à la Cité de la Nuit Sans Fin. Elle ne cédera qu’à Celui qui reste encore à venir. » Si je comprends bien, commenta-t-il en se grattant pensivement la barbe, le Sardion n’est pas apparu à Torak parce qu’il n’était pas destiné à être l’instrument ultime de la Prophétie des Ténèbres.
— Je comprends que son amour-propre en ait pris un coup, s’esclaffa Beldin.
Mais Belgarath poursuivait déjà sa lecture. Il ouvrit de grands yeux et son visage blêmit quelque peu.
— « Or donc », lut-il, « seul celui qui a porté la main sur Cthrag Yaska pourra toucher Cthrag Sardius. À l’instant de ce contact, tout ce qui est, tout ce qui aura jamais été sera sacrifié, l’Esprit des Ténèbres s’incarnera en lui et il en sera le Vaisseau. Va donc quérir le fils de l’Enfant de Lumière, car il sera notre champion à l’Endroit-qui-n’est-plus. Et s’il venait à être choisi, il s’élèverait au-dessus de la multitude, il arpenterait le monde, Cthrag Yaska dans une main, Cthrag Sardius dans l’autre, tout ce qui a jamais été divisé serait réuni et il aurait la domination sur toute chose jusqu’à la fin des fins… »
— Voilà donc ce que voulait dire le mot sacrifice ! souffla Garion, comme assommé. Zandramas ne va pas tuer Geran…
— Non, confirma Belgarath d’un ton funèbre. C’est encore pis. Elle va faire de lui un nouveau Torak.
— Si ce n’était que ça, maugréa Beldin. L’Orbe a repoussé Torak, lui carbonisant la moitié du visage. Le Sardion ne s’est même pas révélé à Torak. Or l’Orbe et le Sardion accepteront Geran. S’il met la main sur ces deux pierres, il aura le pouvoir absolu. C’est pour ça que Cyradis t’a dit à Rhéon que tu serais peut-être amené à tuer ton fils, acheva-t-il en regardant Garion d’un air morose.
— C’est inimaginable ! tempêta le jeune homme.
— Tu as peut-être intérêt à t’y faire. Quand il aura touché le Sardion, Geran ne sera plus ton fils. Il sera l’incarnation du mal – le Dieu du Mal.
— Tenez, écoutez encore ça, poursuivit Belgarath d’un ton sinistre. « Dans le temps que l’Enfant des Ténèbres mènera le champion à l’endroit du choix, l’Esprit des Ténèbres achèvera sa possession et sa chair ne sera qu’une enveloppe en laquelle sera contenu l’univers étoilé… »
— Qu’est-ce que ça veut dire ? s’étonna Garion.
— Ça, je me le demande, avoua le vieux sorcier en tournant rapidement quelques pages, le sourcil froncé. « Or il adviendra que celle qui engendra le champion te révélera l’endroit de la rencontre finale, mais tu devras la circonvenir pour qu’elle parle. »
— Ce’Nedra ? s’exclama Garion, incrédule.
— Il est déjà arrivé à Zandramas de la manœuvrer, lui rappela Belgarath. Nous demanderons à Pol de la tenir à l’œil. Ce que je ne vois pas, c’est pourquoi Torak aurait coupé ce passage, ajouta-t-il, déconcerté.
— Torak n’était pas seul à savoir manier le rasoir, rétorqua Beldin. Je comprends que Zandramas ait préféré nous laisser dans l’ignorance de cette information cruciale.
— Ça, je t’accorde que ça ne simplifie pas le problème, soupira le vieux sorcier. Le texte que j’ai lu à Ashaba avait été revu par deux censeurs. Il est miraculeux qu’il en soit resté quelque chose.
— Continue plutôt ta lecture, vieux radoteur, grommela Beldin après un coup d’œil par la fenêtre. Le soleil ne va pas tarder à se coucher.
— Ah, tout de même, s’exclama Belgarath après avoir encore feuilleté l’ouvrage pendant un instant. Voilà : « Sache encore que l’endroit de la rencontre finale te sera révélé à Kell, car le livre maudit des sibylles en détient le secret. » C’est ridicule ! tempêta-t-il après un instant de rumination. J’ai lu personnellement des passages entiers des Gospels de Mallorée ; il y en a je ne sais combien d’exemplaires dans le monde. Si c’était vrai, le premier venu aurait pu découvrir cet endroit.
— Ils ne sont pas tous pareils, murmura Senji.
— Comment ?
— Les exemplaires des Gospels de Mallorée ne sont pas tous pareils, répéta l’alchimiste. J’avais pour principe de jeter systématiquement un coup d’œil à ces livres sacrés. Il était arrivé que des anciens tombent sur des choses utiles pour mes expériences et je me suis constitué, avec le temps, une assez belle documentation dans ce domaine. C’est pourquoi j’avais volé celui que vous avez entre vos mains.
— Je suppose que vous avez le Codex mrin, supputa Beldin.
— J’en ai même deux, et ils sont identiques, contrairement aux Gospels de Mallorée. C’est leur particularité. J’en ai trois exemplaires, tous différents.
— De mieux en mieux, maugréa Belgarath. Je savais que j’avais raison de me méfier de ces sibylles.
— Pour moi, ces divergences sont voulues, reprit Senji en haussant les épaules. Quand je m’en suis rendu compte, je suis allé à Kell et les sibylles m’ont expliqué que les Gospels contenaient des révélations trop dangereuses pour être mises entre toutes les mains. C’est pour ça qu’il n’y en a pas deux exemplaires semblables. Ils ont tous été modifiés pour dissimuler ces secrets – à part l’original, bien sûr, qui ne quitte jamais Kell.
Beldin et Belgarath échangèrent un long regard.
— Très bien, fit platement le petit sorcier bossu. Nous n’avons plus qu’à aller à Kell.
— Mais nous étions juste derrière Zandramas, protesta Garion.
— Oui, et c’est là que nous resterons si nous n’allons pas à Kell. C’est notre seule chance de reprendre l’avantage sur elle.
Pendant ce temps, Belgarath tournait la dernière page des Oracles.
— Tiens, Garion, je pense que ce message t’est personnellement adressé, annonça-t-il d’une voix presque obséquieuse en lui tendant l’opuscule.
— Pardon ?
— Torak a quelque chose à te dire.
— Il peut raconter ce qu’il veut, je ne l’écouterai plus. J’ai failli commettre cette erreur une fois, quand il a tenté de me faire croire qu’il était mon père, souviens-toi.
— Cette fois, c’est un peu différent. Il ne ment pas.
Garion prit le livre. Ce fut comme si un froid glacial remontait de ses mains dans ses bras.
— Lis ça, ordonna implacablement Belgarath.
Une force incoercible, irrépressible, lui fit baisser les yeux sur la page couverte d’une écriture pareille à un grouillement d’araignées.
— « Salut à toi, Belgarion », lut-il tout haut, d’une voix étranglée. « S’il advient jamais que ton regard tombe sur ces pages, c’est que j’aurai péri par ta main. Je n’en concevrai point d’affliction. Si j’ai échoué, si je me suis fondu dans le creuset de la destinée, c’est qu’il devait en être ainsi. Sache, Belgarion, que je t’abhorre. Sache que par détestation de toi je me serais jeté dans les ténèbres. Sache, mon frère damné, qu’avec mon dernier souffle je te crache ma haine au visage. »
La voix lui manqua. Garion sentit monter vers lui, par-delà les siècles, l’exécration titanesque du Dieu mutilé. Il comprit à cet instant l’immensité de ce qui s’était produit dans la Cité de la Nuit Sans Fin.
— Continue, insista Belgarath. Il y a autre chose.
— Je t’en prie, Grand-père, c’est plus que je n’en puis supporter.
— Lis ! lança Belgarath d’une voix qui claqua comme un coup de fouet.
Subjugué, Garion releva le livre et poursuivit sa lecture.
— « Sache, ô Belgarion, que nous sommes frères. Quand l’aversion qui nous dresse l’un contre l’autre ébranlerait un jour les deux, nous demeurerions unis comme des frères par la terrible tâche qui pèse sur nous. Si tu prends connaissance de ma parole, c’est que tu auras été mon destructeur. Il me faut donc te charger d’une mission. Ce que j’annonce dans ces pages est une abomination. Point ne dois la laisser survenir. Anéantis le monde, anéantis l’univers s’il le faut, mais ne permets point à cette infamie de se produire. Tu tiens entre tes mains le sort de tout ce qui est, de tout ce qui fut, de tout ce qui sera jamais. Salut à toi, ô mon frère de haine, et adieu. Nous nous sommes rencontrés, ou nous nous rencontrerons, dans la Cité de la Nuit Sans Fin, où notre conflit devait, de toute éternité, trouver son issue. Mais une tâche nous attend encore à l’Endroit-qui-n’est-plus. L’un de nous deux s’y rendra pour affronter l’ultime horreur. Si c’est toi, ne nous manque pas. Quand tout le reste échouerait, tu devrais ôter la vie de ton fils unique comme tu m’auras ravi la mienne. »
Garion lâcha le livre. Ses genoux se dérobèrent sous son poids et il se laissa tomber à terre, incapable de retenir les larmes qui ruisselaient sur son visage. En proie à un désespoir absolu, il se mit à hurler à la mort, comme un loup, et frappa le sol des deux poings, agité de sanglots incontrôlables.